L'utilisation de l'image du chien dans le dialogue de Jésus avec la Cananéenne
Dans le cadre des commentaires d'évangile pour le journal L'AMI HEBDO , il m'a été proposé de commenter le célèbre dialogue entre Jésus et la Cananéenne dans l'évangile selon saint Matthieu (Mt 15,21-28).
Cependant le dialogue met indirectement en lumière un personnage secondaire: le chien.
Aussi l'analyse de ce récit évangélique nécessita de mener une brève enquête sur l'utilisation de l'image du chien dans l'Ecriture.
Voici le fruit de cette brève enquête et ses conséquence sur l'interprétation du dialogue entre Jésus et la Cananéenne.

En rhétorique, l’antithèse est une figure de style qui met en regard deux propositions opposées afin de faire émerger une tension, une nuance ou une vérité nouvelle. Or le dialogue entre Jésus et la Cananéenne semble construit sur ce principe rhétorique. Et si l’analyse grammaticale ravivait notre désir de Dieu ?
Une mise en scène dérangeante…
La Cananéenne est obligée d’appeler Jésus par deux fois. Une première fois mais il l’ignore avec mépris et va jusqu’à dire à ses disciples qu’il n’est envoyé qu’aux brebis perdues de la Maison d’Israël, autrement dit exclusivement au Peuple de l’Alliance et non aux « étrangers ».
Le 2ème appel ouvre enfin le dialogue mais par cette célèbre antithèse : « Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens » (Mt 15,26). Antithèse que l’on retrouve intégralement chez Marc (Mc 7,27). La construction est parfaite puisqu’il y a une opposition, une tension entre les verbes « prendre » et « jeter ». Une opposition entre « enfants » et « petits chiens ».
Le plus extravagant des personnages de ce récit est sans nul doute la Cananéenne puisqu’elle répond avec le même procédé de Jésus : une antithèse en forme de parabole, « les petits chiens mangent ce qui tombe de la table des Maîtres » !
Nous assistons à un dialogue en paraboles antithétiques autour de l’image du chien ! Alors que signifient ces antithèses ? Si l’expression pain des enfants est exclusivement du Nouveau testament (Mt 15,26 ; Mc 7,27) et semble annoncer le pain eucharistique, les antithèses de Jésus et de la Cananéenne nous amènent à faire une brève enquête biblique sur l’utilisation rhétorique de l’image du chien.
L’image du chien dans le bestiaire biblique….
Commençons notre modeste enquête par ce constat général : dans le bestiaire biblique l’image du chien est très peu utilisée. Une seule mention dans l’Ancien Testament (Pr 26,11), par contre elle est utilisée exclusivement dans le Nouveau Testament, que ce soit dans les évangiles synoptiques (Mt 7,6 et Mt 15,26 ; Mc 7,27 ; Lc 16,21) tout comme l’enseignement apostolique de Pierre (2 P 2,22) et de Paul (Ph 3,2).
Attardons-nous à l’image du chien dans le Nouveau Testament. Pour comprendre la célèbre antithèse de Jésus exposée en Mt 15,26 et Mc 7,27, l’évangile de Matthieu nous en donne la clef d’interprétation puisque Jésus avait déjà exposé une autre antithèse au préalable : « Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent. » (Mt 7,6). Pour Matthieu, comme pour Marc, l’image du chien associée à celle du porc est par conséquent on ne peut plus négative ! Elle désigne ce qui rend impur, l’impureté ! Chez Luc nous retrouverons cette association entre l’image du chien et du porc, mais avec une subtilité que nous aborderons plus tard dans notre recherche.
Pour l’apôtre Paul, l’image du chien désigne les faux croyants, les païens. « Prenez garde aux chiens, prenez garde aux mauvais ouvriers, prenez garde aux faux circoncis. » (Ph 3,2).
Quant à l’apôtre Pierre : « Il leur est arrivé ce que dit un proverbe vrai : Le chien est retourné à ce qu'il avait vomi, et la truie lavée s'est vautrée dans le bourbier. » (2 P 2,22). Nous retrouvons l’image de chien associé à celle du porc, mais l’apôtre prend appui sur la seule citation de l’Ancien Testament qui parle de l’animal : « Comme un chien qui retourne à ce qu'il a vomi, Ainsi est un insensé qui revient à sa folie. » (Pr 26,11). Dans l’Ancien Testament, l’image du chien désigne l’insensé, c’est-à-dire celui qui retombe sans cesse dans ses fautes en se détournant de la Loi et de l’Alliance avec Dieu. Quant à Pierre, il associe à l'image du chien et du porc la même signification que celle de la boue : la transgression envers les Alliances scellées par Dieu. Se salir à nouveau par les fautes commises (Ps 69 et 50). La dégradation et la chute en raison des péchés (Jb 27,15 ; Jb 30,19). Retomber dans l'impureté.
En tentant d’élaborer une synthèse de notre enquête biblique, nous pourrions dire que l’utilisation de l’image du chien dans l’Ecriture est un phénomène tardif dont le procédé rhétorique, tout en s’enracinant dans le Livre des Proverbes, advient surtout avec l’émergence du Nouveau Testament.
Il n’y a pas d’ambiguïté, son utilisation est résolument négative. Polysémique, l’image du chien désigne tour à tour l’insensé, le pécheur, le faux-croyant, le païen, l’impur et l’impureté.
Si l’image du chien est utilisée uniquement de manière analogique dans l’Ancien Testament et non comme un personnage du récit, c’est le christianisme qui va le mettra en scène, servant à la dramaturgie pour dénoncer l’impureté et le paganisme. D’ailleurs tout en s’appuyant sur l’analogie du Livre des Proverbes, c’est le christianisme qui va déployer cette image négative, surtout en l’associant avec l’image du porc.
Si le Livre des Proverbes a été rédigé vers le VIIIème siècle avant Jésus-Christ, bien des exégètes considèrent qu’il porte des emprunts à la tradition égyptienne et assyrienne. Or dans la tradition égyptienne, le chien est une divinité à laquelle on voue un culte. Quant à la tradition assyrienne, elle développe une ambivalence envers l’animal à la fois mis en exergue pour ses qualités de gardiennage et de fidélité envers son maître. Il va être jusqu’un protecteur magique. Mais en même temps il est décrié et méprisé à cause de son comportement particulier (manger son vomi par exemple), le considérant alors comme pervers et vile, surtout dans des sociétés du Proche-Orient qui accordaient une grande importance à la pureté. C’est pourquoi l’expression ironique, presque pamphlétaire du Livre des Proverbes permit au judaïsme de s’affirmer et de lutter contre l’idolâtrie animalière du chien de la tradition Egyptienne. Mais en même temps, vu l’importance de la question de la pureté au sein du judaïsme, l’expression pamphlétaire des Proverbes permet en outre de se positionner face à la tradition assyrienne et de suspecter l’image du chien.
Face à cet enracinement culturel et historique, nous comprenons alors pourquoi, en s’appuyant sur le Livre des Proverbes, le christianisme va déployer ce positionnement faisant de l’image du chien un personnage du récit servant à dénoncer le paganisme et l’impureté.
Aussi, la première antithèse de Jésus à la Cananéenne incarne parfaitement ce que le judaïsme de l’époque pense des Cananéens ! Ce mouvement étant considéré comme du paganisme, il est normal de les identifier au chien ! Mais n’y-a-t-il pas autre chose à comprendre ?
Une réponse de la cananéenne aux accents lucaniens ?
Face à cette sentence lapidaire de Jésus utilisant l’image du chien, comment comprendre l’antithèse de la Cananéenne qui elle aussi reprend cette image ?
Bien qu’elle soit propre à l’évangile de Matthieu, elle possède une formulation parabolique qui la rapprocherait de l’évangile de Luc. A prendre en considération sa réponse, c’est un peu comme si la Cananéenne était au fait de certaines paraboles de Jésus qui sont propres à Luc. L’allusion au chien présent à proximité de la table d’un Maître n’est pas sans rappeler des éléments de la mise en scène du pauvre Lazare. La Cananéenne semble donc renvoyer à Jésus, sous forme de parabole antithétique, son propre enseignement comme pour le mettre à l’épreuve !
Quels sont les enjeux ?
Pour cela, nous allons voir comment l’évangile de Luc utilise l’image du chien dans ses récits. S’inscrivant complètement dans la vision négative propre à l’ensemble du Nouveau Testament, la subtilité lucanienne associe indirectement les images du porc et du chien dans deux paraboles, où deux personnages se retrouvent dans une situation identique : l’exclusion totale et être devenu plus impur que l’impur. Les deux personnages font l’expérience d’une chute, d'une dégradation !
Il s’agit du Fils prodigue ainsi que du pauvre Lazare. Il y a un parallélisme de construction narratif chez ces deux personnages qui nous permettrait de comprendre. Le Fils prodigue tout d’abord : « Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. » (Lc 15, 15-16). Puis le pauvre Lazare : « désireux de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères ». (Lc 16, 21).
Dans l’un et l’autre cas, le personnage est empêché dans son désir et il a faim (les gousses ou les miettes de la table). De plus, dans l’un et l’autre cas, le personnage a perdu sa dignité et se trouve dégradé, comme prisonnier de l’impureté. Enfin, dans l'un et l'autre cas, le personnage est devenu sale, boueux. Le Fils Prodigue est devenu moins qu’un esclave, allant jusqu’à être moins qu’un porc, image par excellence de l’impureté. Quant au pauvre Lazare, il pouvait encore espérer aller chercher les miettes de la table, mais par la rhétorique de l’antithèse et la conjonction mais, le fait d’être léché est la cause de sa désespérance ! Il est à la porte, malade et abandonné par l’aveuglement des Maîtres insensés qui oublient le commandement de l’accueil du pauvre et du malheureux (Dt 15,11). C’est pourquoi par le fait d’être léché, il devient en plus sale, impur: donc totalement exclu ! Aussi, il ne peut plus s’approcher de la Table pour récupérer les miettes après le repas ! Quelle chute ! Plus aucun salut terrestre n’est possible pour lui ! Le geste canin, que l’on ne peut absolument pas considérer comme un geste philanthropique, renforce et scelle ici son exclusion !
C’est pourquoi, dans son extravagante antithèse, en s’identifiant au petit chien et en plaidant la cause de sa fille tourmentée par un démon, la Cananéenne se déclare païenne et impure, elle qui venait précisément d’être rejetée et exclue par l’antithèse de Jésus ! Elle est finalement dans la même situation que le pauvre Lazare, à la différence qu’elle peut, elle, selon ses dires, s’approcher et manger les miettes d’un pain descendu de la Table du Ciel ! Là-voilà sa différence et son originalité ! Antithèse très subtile, car elle se reconnait à la fois comme une impure, une païenne. Mais une païenne qui souhaite se convertir et qui reconnait en Jésus le Fils de Dieu ! Une impure qui reconnait en Jésus celui qui peut guérir, celui qui peut tout !
Et Jésus comment va-t-il réagir ?
Serait-il indirectement en écho avec l’attitude du mauvais riche ? Celui qui peut tout, le Fils de Dieu, va-t-il rester aveugle et sourds aux appels du prochain qui frappe à sa porte ? Va-t-il abandonner ceux qui l’implorent ? Va-t-il transgresser le Loi d’amour du prochain ? Son Salut serait-il finalement réservé ?
Sa provoquante antithèse le laisserait penser, mais sa réponse à l’antithèse de la Cananéenne ouvre une nouvelle perspective : c’est l’annonce d’un Salut divin qui ne sera pas seulement pour quelques-uns, mais qui sera ouvert et offert à tous !
Jésus sera ce Pain du Ciel qui sera livré pour tous et non pas seulement pour quelques-uns !
Comme le fonctionnement de toute bonne antithèse, si l’image du chien demeure toujours négative, elle permet, par opposition, de mettre en pleine lumière et de révéler l’infinie Miséricorde de Dieu ouverte à toute l’humanité : Lui seul est fidèle, Lui seul nous guérit, Lui seul nous sauve !




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